Présentation de la ville de Dibgou

Écrit par Super Utilisateur

 

Dibgou est l’un des sites les plus vastes et les mieux conservés du Nord-est du Delta du Nil.

Il se situe sur les marges sud du Lac Menzaleh, à une dizaine de kilomètres au Nord-est du tell Sân el-Hagar, qui abrite les ruines de l’antique Tanis, capitale de l’Egypte au cours des XXIe et XXIIe dynasties.

 

Dibgou et le Delta du Nil
Dibgou et le Delta du Nil

 

Le tell correspond aux ruines de l’ancienne ville de Dibgou, nommée Dabiq dans la littérature médiévale. Constitué de couches de terrains stratifiés sur une grande épaisseur, il s’élève à 20 mètres au-dessus du niveau de la mer et s’étend sur une surface de près de 70 hectares.

 

Tell Dibgou. Cliché Google Earth 2014
Tell Dibgou. Cliché Google Earth 2014

 

Sa masse impressionnante s’est dressée pendant des siècles au milieu de terres abandonnées, devenues peu à peu marécageuses. Cette situation isolée explique sa survie jusqu’à nos jours, alors que d’autres tells, parfois plus grands, ont disparu du fait de la pression des terroirs agricoles environnants. Il se dresse actuellement au milieu de terres nouvellement bonifiées sous la forme de fermes à poissons dont la réputation s’étend jusqu’à Ismailya et Port-Saïd.

La documentation relative à Dibgou est très mince. Seules les sources arabes nous informent sur l’histoire de Dibgou (Dabiq), dans la phase terminale de son développement. Dabiq est notamment citée par des historiens tels que Muqaddasi à la fin du Xe siècle ou Ibn Duqmaq et Maqrizi au XVe siècle.

Jusqu’en 2014, aucune fouille archéologique n’y avait jamais été pratiquée, le lieu étant ainsi resté vierge. Cette situation remarquable en Egypte pour un site de grande dimension s’explique par l’isolement évoqué précédemment. Elle représente pour notre équipe une opportunité exceptionnelle de pouvoir accéder à un univers totalement inconnu jusqu’à présent.

 

Vue des collines orientales et des abords du tell Dibgou, prise en direction du Nord-est en septembre 2014 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)
Vue des collines orientales et des abords du tell Dibgou, prise en direction du
Nord-est en septembre 2014 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

Bien que sa surface paraisse au premier regard assez austère, ne donnant que peu de choses à voir au visiteur, son sous-sol regorge de richesses. Les visites que nous avons effectuées chaque année depuis 1976 à partir de la base archéologique de Tanis, ainsi que l’analyse de photographies aériennes récentes prises par cerf-volant et par satellite et les opérations de prospection réalisées sur le terrain, nous ont en effet permis d’accumuler diverses constatations et d’acquérir une vision plus précise de la structure et de l’histoire de cette ancienne cité.

Sa topographie remarquable, constituée dans sa partie sud-est d’une vaste cuvette qui s’ouvre en direction du Sud, tend tout d’abord à indiquer que la ville a vu le jour à l’époque pharaonique et se serait développée autour d’un temple dédié à une divinité. Ce type d’organisation de l’espace, avec un pourtour nettement surélevé, évoque en effet l’existence très probable d’un plan de base d’origine pharaonique. Les zones de temple restent ainsi généralement inchangées avec le temps, au moins durant leur période d’usage, tandis qu’alentour l’habitat se développe énergiquement. Puis, dans le courant de la période romano-byzantine, les temples abandonnés deviennent progressivement des zones de carrière, dans un Delta où la pierre est un matériau rare et recherché, créant dès lors cet aspect de cratère évasé.

Cette impression initiale a été confirmée lors de notre première saison de fouille en 2014. En effet, tant le plan topographique réalisé à cette occasion que les opérations de prospection pédestre pratiquées sur l’ensemble du site et les sondages effectués dans la partie sud du tell ont démontré que le tell Dibgou contient les ruines d’une ancienne cité pharaonique totalement inconnue jusqu’à présent qui a commencé son histoire au cours de la Troisième Période Intermédiaire, certainement autour d’un temple enclos d’une enceinte.

 

Plan schématique du tell Dibgou, avec emplacement qui se dessine de la probable enceinte du temple pharaonique. Septembre 2014 (Tracé MATD / Christelle Desbordes)
Plan schématique du tell Dibgou, avec emplacement qui se dessine de
la probable enceinte du temple pharaonique. Septembre 2014
(Tracé MATD / Christelle Desbordes)

 

Les fréquentes visites que nous avons menées au fil des ans sur le site ont également révélé la présence de nombreux tessons de poteries hellénistiques et romano-byzantines et d’une figurine en bronze représentant le dieu Nefertoum datée de la Basse-Epoque ou de la période ptolémaïque, indiquant là encore le développement de la ville dès l’époque pharaonique.

Il est dès lors très probable que Dibgou, cité florissante dont le développement semble s’être accru à une époque où la ville voisine de Tanis vivait ses dernières heures, recèle en son sein de nombreux blocs et éléments architecturaux prélevés dans les ruines de cette ancienne capitale pour alimenter ses besoins en matériau.

 

Bloc décoré du Lac Sacré de la déesse Mout à Tanis, daté de la Basse-Epoque (Cliché Christelle Desbordes)
Bloc décoré du Lac Sacré de la déesse Mout à Tanis,
daté de la Basse-Epoque (Cliché Christelle Desbordes)

 

L’étendue et la densité de la ville de Dibgou nous sont par ailleurs apparues grâce à l’observation des photographies aériennes prises du site. La surface du sol est en effet couverte en de nombreux endroits de structures quadrangulaires, visibles par différence de couleurs ou grâce à de légers reliefs, qui constituent les restes, souvent conservés sur plusieurs mètres d’épaisseur, du tissu urbain de l’ancienne cité tout au long de son histoire.

Les sondages réalisés en 2014 et 2015 dans la partie sud du tell ont permis d’étudier certaines de ces structures datant de la Troisième Période Intermédiaire et de la Basse Epoque. Les restes d’une nécropole populaire ont même été mis au jour. En 2016, dans la partie ouest du tell, un vaste quartier d’habitation daté de l’époque ptolémaïque a été découvert, qui recouvrait des installations antérieures datées de la Basse Epoque.

 

Vue de la fouille d’un quartier de la ville daté de l’époque ptolémaïque, dans la partie ouest du tell. Octobre 2016 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)
Vue de la fouille d’un quartier de la ville daté de l’époque ptolémaïque,
dans la partie ouest du tell. Octobre 2016 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

Divers facteurs d’érosion différentielle et des sondages clandestins que l’isolement a favorisé durant des décennies ont en outre révélé l’existence de nombreuses constructions en briques cuites d’époque byzantino-islamique. En 2014, nous avons pu étudier certains de ces bâtiments, plusieurs citernes et habitations en bon état de conservation. L’ampleur de l’espace urbain qui constituait la ville de Dibgou tout au long de son histoire invite dès lors à entrevoir la richesse des découvertes qui pourront y être réalisées.

 

Vue d’une citerne byzantine mise au jour sur le tell, prise en direction du Nord-ouest en juin 2014 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)
Vue d’une citerne byzantine mise au jour sur le tell, prise en direction
du Nord-ouest en juin 2014 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

La ville continue de se développer au cours des siècles suivants jusqu’à atteindre son apogée entre le IXe et le XIe siècle de notre ère. Les nombreux tessons de poterie islamique glaçurée de très belle facture récoltés sur le site ainsi que les mentions de Dibgou dans la littérature arabe du Moyen-Âge illustrent la richesse de la cité à cette époque.

 

Tessons glaçurés d’époque islamique mis au jour sur le tell Dibgou. 2016 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)
Tessons glaçurés d’époque islamique mis au jour sur le tell Dibgou. 2016
(Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

Elle s’insérait alors dans un réseau urbain important dont la production de textile était l’activité fondamentale. Plusieurs manuscrits arabes mentionnent ainsi l’atelier d’Etat (le tiraz) de Dibgou, fournisseur prisé des califes pour la confection d’étoffes très fines en lin, soie et fils d’or, et l’appellation dabiqi fut même donnée à une variété d’étoffes de lin précieuses qui pouvaient porter un décor de tapisserie ou de broderie en fils de couleur et fils d’or. Ces tissus, présents dans la garde-robe des califes et de leur cour, étaient utilisés sous forme de turbans, de chemises et de vêtements d’intérieur.

 

Manuscrit arabe illustré
Manuscrit arabe illustré

 

Les textiles luxueux provenant des ateliers califaux du Nord-est du Delta du Nil, de Damiette, de Tinnis, de Shata ou encore de Dabiq, étaient réputés dans tout le Moyen-Orient pour avoir la finesse de la membrane intérieure de l’œuf. Il est dès lors très probable que le site contienne encore les restes d’espaces affectés à la production de textiles (ateliers de tissage et de teinture) et au commerce de ces tissus (échoppes et entrepôts), célèbres dans tout le Proche-Orient arabe.

 

Détail d’une pièce de tissu fin en lin décorée d’un papillon brodé de fil noir. Mise au jour sur le tell Dibgou en 2015 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)
Détail d’une pièce de tissu fin en lin décorée d’un papillon brodé de fil noir.
Mise au jour sur le tell Dibgou en 2015 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

Détail d’une pièce de tissu en lin couverte d’un décor en tapisserie représentant des motifs géométriques de couleurs variées. Mise au jour sur le tell Dibgou en 2016 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)
Détail d’une pièce de tissu en lin couverte d’un décor en tapisserie représentant
des motifs géométriques de couleurs variées. Mise au jour sur le tell Dibgou
en 2016 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

Cette cité musulmane de premier plan était également peuplée d’une importante communauté copte. La ville possédait ainsi un évêché reconnu qui, dans le courant du XIe siècle, était dirigé, d’après les listes épiscopales, par un évêque nommé Ibrahim. D’après les sources manuscrites arabes, les Chrétiens restèrent probablement majoritaires à Dibgou jusqu’à la fin du XIe siècle. Le site possède donc encore probablement les ruines de ces édifices religieux, mosquées et églises, qui devaient être au cœur de la vie de la cité médiévale.

L’histoire de Dibgou s’efface ensuite progressivement à partir du XIIe siècle, époque à laquelle il semble qu’un déclin irréversible fut entamé dans toute la région.

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