Rapport d’activité - Campagne de 2015

 

La campagne 2015 de la MATD sur le tell Dibgou s’est déroulée du 26 août au 18 septembre 2015. Le CSAE était représenté par Monsieur l’inspecteur ‘Omar Hassib ‘Omar et Madame l’inspectrice Wafa‘ ‘Aly Ibrahim. L’équipe était constituée de Philippe Brissaud (directeur), Christelle Desbordes (directrice adjointe), Béatrice Magdinier (archéologue), Jean-François Baratin (archéologue) et Bruno Robert (céramologue).

 

Emergence de la ville pharaonique de Dibgou

 

En 2014, les opérations de prospection et de fouille que nous avons menées ont permis d’établir que la ville de Dibgou, d’origine pharaonique, était née sous la Troisième Période Intermédiaire, à la même époque que sa voisine Tanis, et s’était développée sans discontinuité apparente pendant plus de deux millénaires.

Cette année, il nous fallait tenter de mieux comprendre l’organisation de la ville sur l’espace du tell et son évolution au fil du temps. Pour cela, nous avons poursuivi nos opérations de prospection et avons réalisé plusieurs sondages au Nord et au Sud du tell.

Au Nord, dans les parties basses du tell, dans une zone où apparaissaient au sol de nombreuses constructions en brique crue, trois sondages ont été effectués qui ont révélé la présence d’une occupation romaine et byzantine à cet endroit.

 

Vue générale des trois sondages réalisés au Nord du tell, prise en direction du Nord en septembre 2015 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

Dans le premier sondage, les niveaux d’occupation romains étaient recouverts d’une épaisse couche d’éclats de calcaire datant de l’époque byzantine qui indique clairement qu’il y avait alors sur le tell, à la disposition des chaufourniers, de grandes quantités de blocs de calcaire ayant probablement appartenu à d’anciens monuments d’importance. Des monuments pharaoniques dont nous avons mis au jour deux autres éléments au cours de cette saison : un bloc architectural en calcaire dans lequel a été creusée une mortaise d’un type fréquemment attesté dans les temples de la cité voisine de Tanis, et le premier fragment de bloc en calcaire décoré jamais mis au jour à Dibgou. Cet éclat contient encore les restes d’une représentation royale : l’extrémité de la couronne rouge de Basse Egypte portée par les pharaons. Premier écho des vestiges d’un bâtiment cultuel oublié pendant plus de deux millénaires, premiers témoignages d’une cité encore inconnue il y a deux ans et qui renaît peu à peu sous nos yeux.

Le deuxième sondage a fait apparaître une pièce construite en brique crue possédant une porte sur son côté ouest. Quant au troisième sondage, il a été réalisé vers l’extrémité orientale d’une longue bande grise visible au sol qui s’étendait sur plus de cinquante mètres dans le sens Est-Ouest. Connue depuis des décennies et mentionnée par les visiteurs de passage sur le site, il nous a paru intéressant d’étudier cette structure de plus près. Alors que l’on pouvait penser que cette bande grise était un imposant mur bâti en brique crue délimitant un large espace, il fallait en réalité comprendre les couleurs du terrain en négatif. Notre sondage a ainsi révélé que cette bande de couleur grise en surface était un espace vide situé entre deux murs parallèles en brique crue, apparaissant de couleur claire au sol. Sous ces murs de brique, nous avons mis au jour d’épais niveaux de terres rougies et cendreuses ainsi que les restes de deux fours, probablement datés de l’époque byzantine.

Cette partie de la zone nord du tell Dibgou était donc affectée à l’époque byzantine à des activités artisanales, et notamment à des activités liées au feu.

Au Sud du tell, au Nord-ouest des installations de la Troisième Période Intermédiaire découvertes en 2014, nous avons ouvert un nouveau sondage qui a fait apparaître, là encore, les restes d’une construction massive de brique crue datable de la Troisième Période Intermédiaire. A son emplacement, fut installée à l’époque gréco-romaine une nécropole populaire dont nous ignorons encore l’étendue. Une dizaine de tombes a pour l’instant pu être repérée. Les corps, inhumés en pleine terre, paraissent avoir été disposés dans un linceul dont il reste quelques traces. A proximité de l’une des sépultures, nous avons mis au jour une statuette en calcaire représentant une tête de personnage et un lot de 18 oushebtis en terre cuite.

 

Lot de 18 oushebtis mis au jour dans le sondage réalisé au Sud du tell, à proximité d’une sépulture d’époque gréco-romaine. Vue prise en septembre 2015 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)
Lot de 18 oushebtis mis au jour dans le sondage réalisé au Sud du tell, à proximité d’une sépulture d’époque gréco-romaine. Vue prise en septembre 2015 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

Nous en connaissons désormais davantage sur l’organisation spatiale et le développement de la ville de Dibgou à l’époque pharaonique. La cité naît sous la Troisième Période Intermédiaire et se développe alors essentiellement dans les parties sud et ouest du tell, avant de se répandre sur l’ensemble du tell à l’époque gréco-romaine et peut-être dès la Basse-Epoque. Elle s’organisait alors probablement autour d’une enceinte au cœur de laquelle étaient implantés les monuments cultuels nécessaires au fonctionnement de la cité. C’est sur cette base topographique que se développera ensuite la cité médiévale.

Lors de cette campagne, nous avons commencé à rechercher l’enceinte qui délimitait le cœur de la ville à l’époque pharaonique. Grâce aux indices topographiques que nous avions détectés en 2014, nous avons décidé de rechercher l’enceinte sur son segment oriental en approfondissant et en agrandissant la longue tranchée Est-Ouest réalisée l’an dernier sur les pentes orientales du tell. Bien que nous soyons descendus à plus de huit mètres de profondeur par endroits, nous n’avons malheureusement pas pu atteindre les niveaux pharaoniques. Lors de notre prochaine saison de fouille, nous poursuivrons les recherches à cet endroit ainsi que sur les pentes occidentales du tell afin de mettre enfin au jour l’enceinte qui a certainement structuré la ville dès ses origines.

 

Epanouissement de la cité médiévale de Dibgou

 

L’approfondissement de la grande tranchée réalisée sur les pentes orientales du tell afin de mettre au jour l’enceinte de la cité a abouti à la découverte de nombreux éléments d’époque médiévale qui améliorent notre connaissance de la ville de Dibgou et nous laissent entrevoir la vie quotidienne de ses habitants il y a 1000 ans de cela.

A l’Est, dans les niveaux supérieurs, une épaisse couche de terrain était presque exclusivement constituée de matériaux organiques, et notamment d’objets liés au travail de la fibre textile et de fragments de tissus, principalement en lin. Ces éléments étaient conservés dans un état exceptionnel, fait rarissime dans une région humide comme le Delta du Nil. Ils sont datables des Xe - XIe siècles et font directement écho à la réputation de la cité à cette époque dans tout le Moyen-Orient pour la qualité de ses ateliers de tissage.

A l’Ouest, l’extension de la tranchée initiale a fait apparaître plusieurs niveaux superposés de constructions en brique cuite, montrant l’intensité et la permanence de l’occupation des lieux autour des Xe - XIe siècles. Ces bâtiments en brique cuite contenaient plusieurs pièces desservies par des portes. De nombreux fagots de roseaux qui, posés sur des poutres en bois, assuraient la couverture des espaces ont été retrouvés dans le comblement des pièces mises au jour, donnant à penser que ces bâtiments ne possédaient pas d’étage. Des zones de foyers ont également été repérées, de même qu’un grand coffre en bois dont il manquait la partie supérieure.

 

Vue des structures en briques cuites mises au jour dans la partie ouest de la grande tranchée. Vue prise en direction de l’Est en septembre 2015 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)
Vue des structures en briques cuites mises au jour dans la partie ouest de la grande tranchée. Vue prise en direction de l’Est en septembre 2015 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

Plus au Sud, nous avons poursuivi la fouille des constructions en brique cuite découvertes en 2014, elles aussi datées des débuts de l’époque musulmane. Nous nous sommes concentrés cette année sur l’étude de la partie occidentale de cet ensemble, constituée de deux constructions contigües dont nous avons pu établir le plan. Leurs murs sont maçonnés sans fondation dans les terrains préexistants, les lits de briques étant renforcés à proximité des portes par des poutres en bois encore conservées. Devant la façade ouest des bâtiments, plusieurs éléments en bois ont été mis au jour, parmi lesquels deux volets décorés ainsi qu’un bonnet quasiment intact tissé en lin et laine.

 

Volet décoré mis au jour à l’Ouest des constructions en brique cuite. Vue prise à la verticale (Cliché MATD / Christelle Desbordes)
Volet décoré mis au jour à l’Ouest des constructions en brique cuite. Vue prise à la verticale (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

L’entrée du bâtiment situé le plus au Nord se faisait par une porte disposant d’un seuil constitué de poutres de bois et de briques cuites. Afin de faciliter l’accès à l’habitation, deux pierres étaient placées de part et d’autre du seuil pour servir de marches, une ancienne meule en quartzite à l’extérieur et une pierre de calcaire à l’intérieur.

Face à la porte d’entrée, une autre porte a été dégagée qui assurait la communication avec une pièce située plus à l’Est. A gauche de cette porte, dans l’angle nord-est de la pièce, un foyer maçonné en briques était aménagé afin de permettre la cuisson d’aliments et le chauffage des lieux. Le sol était couvert d’un élégant dallage de briques cuites dont la disposition dessinait au centre de la pièce un motif circulaire.

 

Vue générale de la première pièce fouillée du bâtiment en brique cuite, prise en direction du Nord en septembre 2015 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)
Vue générale de la première pièce fouillée du bâtiment en brique cuite, prise en direction du Nord en septembre 2015 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

Au Nord, une petite porte menait à un aménagement d’une qualité remarquable : une salle d’eau parfaitement fonctionnelle qui servait de salle de douche et de toilettes. Le sol y était entièrement dallé de briques cuites. Dans la partie ouest de la pièce, deux pierres de calcaire rectangulaires séparées par un espace vide étaient disposées sur deux murets en brique cuite.

 

Vue de la salle d’eau mise au jour dans le bâtiment en brique cuite, prise en direction du Sud-ouest en septembre 2015 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)
Vue de la salle d’eau mise au jour dans le bâtiment en brique cuite, prise en direction du Sud-ouest en septembre 2015 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

Au Nord de cette installation, une petite niche voûtée était aménagée. Elle contenait encore en place une jatte et un fragment de jarre destinés à recevoir l’eau nécessaire aux ablutions pratiquées dans la salle d’eau. A l’extérieur du bâtiment, contre cette pièce, un gros égout en briques cuites assurant l’évacuation des eaux usées a pu être dégagé. La fouille et l’étude de cette installation sanitaire mériteront d’être poursuivies lors de notre prochaine campagne.

 

Dégagement des poteries destinées à recevoir de l’eau situées dans une niche voûté sur le mur nord de la salle d’eau. Vue prise en direction du Nord en septembre 2015 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)
Dégagement des poteries destinées à recevoir de l’eau situées dans une niche voûtée sur le mur nord de la salle d’eau. Vue prise en direction du Nord en septembre 2015 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

La pièce située à l’Est de cet ensemble n’a pu être que partiellement fouillée. Dans les remblais qui la recouvraient, ont été mis au jour de nombreux éléments de bois travaillé, fragments de portes notamment, ainsi qu’une belle colonnette en calcite de 60 cm de haut possédant un chapiteau décoré de motifs végétaux et une base rapportée.

 

Vue de la colonnette en calcite et de sa base mise au jour dans le bâtiment en brique cuite, prise en direction de l’Ouest en septembre 2015 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)
Vue de la colonnette en calcite et de sa base mise au jour dans le bâtiment en brique cuite, prise en direction de l’Ouest en septembre 2015 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

Sur la face nord du bâtiment, est apparue la partie supérieure d’une porte constituée d’un arc en brique cuite traduisant la volonté monumentale des bâtisseurs de cette habitation. Cet élément architectural, ainsi que la présence abondante de bois dans la maçonnerie et dans l’embrasure de la porte, témoigne du fait que cette ouverture était l’entrée principale du bâtiment, la porte découverte initialement sur le mur ouest de la maison étant probablement une ouverture de service qui donnait sur une cour.

 

Vue de l’arc de porte mis au jour sur la face nord du bâtiment en brique cuite, prise en direction du Sud en septembre 2015 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)
Vue de l’arc de porte mis au jour sur la face nord du bâtiment en brique cuite, prise en direction du Sud en septembre 2015 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

L’ensemble de ces découvertes, complexes architecturaux et nombreux objets de la vie quotidienne, contribue à la renaissance progressive de la ville médiévale de Dibgou, grâce à une meilleure connaissance de son organisation, de l’agencement de ses habitations et de ses rues, du mode de vie des Dibgaoui, de leur quotidien et de l’importance de l’activité textile pour l’économie et le prestige de la cité.

 

Ville de l’Est du Delta du Nil dont l’histoire s’étend sur plus de deux millénaires, Dibgou se dévoile peu à peu. Encore inconnue il y a deux ans, la cité pharaonique resurgit progressivement de l’oubli pour nous révéler ses quartiers d’habitation, ses zones artisanales et sa nécropole, tandis que les traces de ses lieux de culte commencent à émerger. Après plusieurs siècles de développement, l’on pénètre ensuite dans la ville médiévale, centre de production textile reconnu dans tout le Proche-Orient. C’est alors au cœur de la vie de ses habitants que l’on se retrouve, grâce à la découverte de leurs lieux d’habitation, de leur mobilier et des objets dont ils se servaient au quotidien. 21 jours de travail sur le terrain, des résultats spectaculaires et un projet prometteur qui contribuent à enrichir encore l’inépuisable histoire de l’Egypte ancienne.

 

Vue de la fouille des constructions en brique cuite situées sur les pentes orientales du tell, prise en direction du Sud-ouest en septembre 2015 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)
Vue de la fouille des constructions en brique cuite situées sur les pentes orientales du tell, prise en direction du Sud-ouest en septembre 2015 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)