Rapport d'activité - Campagne de 2016

 

La campagne 2016 de la MATD sur le tell Dibgou s’est déroulée du 5 septembre au 8 octobre 2016. Le CSAE était représenté par Monsieur l’inspecteur ‘Abd el-Baset Ismail Mohammed. L’équipe était constituée de Philippe Brissaud (directeur), Christelle Desbordes (directrice adjointe), Benoît Kirschenbilder (archéologue) et Jean-François Baratin (archéologue). La Mission a contribué à la formation de deux inspecteurs du CSAE aux relevés archéologiques et au dessin d’objets.

 

Mise au jour d’un vaste quartier de la ville pharaonique de Dibgou

 

En 2014 et 2015, les opérations que nous avons menées ont permis d’établir que la ville de Dibgou, d’origine pharaonique, était née sous la Troisième Période Intermédiaire et s’était développée sans discontinuité apparente pendant plus de deux millénaires. Nous avions pu constater que la cité s’était d’abord implantée dans les parties sud et ouest du tell avant de se répandre sur l’ensemble du tell à l’époque gréco-romaine.

Cette année, nous avons décidé de concentrer nos recherches en contrebas des pentes occidentales du tell, dans une zone où apparaissaient au sol de nombreuses traces de constructions en briques crues et où les opérations de prospection pédestre avaient révélé une prédominance de tessons de poterie d’époque ptolémaïque à la surface du sol.

Nous avons entrepris dans ce secteur un vaste nettoyage superficiel développé suivant un axe principal Nord-Sud. Sont alors apparus plusieurs bâtiments de briques crues massifs, divisés à l’intérieur en nombreux espaces ne communiquant pas entre eux. Il s’agissait de substructures comme il s’en rencontrait fréquemment à la Basse Epoque et à l’époque ptolémaïque, et qui servaient de fondation à des immeubles qui ont été depuis lors emportés par l’érosion.

 

Vue partielle du décapage réalisé sur le bas des pentes occidentales du tell. Secteur de la ville densément construit à l’époque ptolémaïque. Vue prise en direction du Sud-ouest en octobre 2016 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

Afin d’en connaître davantage sur ces constructions et sur leur contexte d’apparition, deux sondages ont été conduits dans la partie nord de la zone, l’un à l’Est et l’autre à l’Ouest. Les caractéristiques des briques constituant ces bâtiments, leur contexte stratigraphique ainsi que le matériel qui leur était associé ont permis d’établir que nous étions face à un quartier de la ville à l’époque ptolémaïque.

Parmi les objets mis au jour en relation avec ces installations, nous pouvons citer une petite amulette de scarabée en faïence bleue, une figurine en bronze du dieu Nefertoum, une figurine de cheval et cavalier ainsi qu’une tête, toutes deux modelées en terre cuite. Parmi les récipients en terre cuite qui ont permis de valider la datation ptolémaïque de cet ensemble architectural, se trouvaient plusieurs flacons, des marmites, des bols ou encore des coupelles caractéristiques de cette époque.

 

Scarabée en faïence mis au jour dans les niveaux ptolémaïques des installations urbaines situées à l’Ouest du tell. Septembre 2016 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

Plus profondément, les deux sondages réalisés au Nord de la zone ont fait apparaître, sous le niveau de base des premiers bâtiments, de nouveaux murs de briques crues nettement antérieurs cette fois à l’époque ptolémaïque. Le module et l’aspect des briques ayant servi à leur édification, de même que leur contexte stratigraphique, indiquaient qu’ils devaient avoir été bâtis à la Basse Epoque. Les tessons de poterie récoltés dans le sondage le plus profond, à l’Ouest, ont permis de confirmer cette datation.

Une ligne de décapage perpendiculaire fut également développée sur près de trente mètres selon un axe Ouest-Est sur les pentes occidentales du tell qui montent progressivement jusqu’aux citernes byzantines étudiées en 2014. Les résultats furent identiques à ceux observés dans le secteur principal, indiquant la présence à cet endroit d’installations ptolémaïques.

Plus de 900 m2 d’une intense occupation urbaine développée au cours de la période ptolémaïque dans la partie ouest du tell Dibgou ont donc été révélés au cours de cette saison. D’après les données visibles sur le terrain, ce vaste quartier s’étendait bien au-delà des limites de notre fouille.

 

Vue générale du décapage réalisé sur le bas des pentes occidentales du tell. Secteur de la ville densément construit à l’époque ptolémaïque. Vue prise en direction du Nord-est en octobre 2016 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

Pour la première fois, nous nous trouvons donc face aux restes d’un important quartier de la ville pharaonique de Dibgou, dont l’ancienneté ne peut désormais plus être niée. Son histoire remonte au moins à la Basse Epoque, mais l’aspect des terrains et des murs de briques crues observés dans les niveaux les plus profonds de nos sondages tendent à faire penser qu’il aurait pu voir le jour dès la Troisième Période Intermédiaire.

Il s’agit là d’une découverte majeure qui complète les données que nous avions obtenues lors des campagnes précédentes. La hauteur intéressante des terrains conservés dans ce secteur laisse présager la possibilité, lors des saisons à venir, d’obtenir des informations inédites sur l’histoire de la ville de Dibgou et sur ses origines.

Lors de notre prochaine saison de fouille, il nous faudra poursuivre l’étude de ce complexe urbain afin de mieux en percevoir l’emprise, l’organisation et l’évolution. Nous tenterons également de mettre en relation ce quartier de la ville pharaonique avec les installations plus tardives situées sur les crêtes occidentales du tell, parmi lesquelles se trouvent plusieurs citernes byzantines, afin d’obtenir une meilleure vision de la façon dont la ville a su évoluer au fil du temps.

 

A la recherche des installations cultuelles de la Dibgou pharaonique

 

Cette année, nous avons momentanément suspendu notre recherche de l’enceinte qui devait structurer la ville de Dibgou à l’époque pharaonique pour rechercher l’emplacement du temple nécessaire au bon fonctionnement de la cité et qui devait être implanté au cœur de la ville, protégé du monde extérieur par une enceinte dont le probable tracé transparaît à travers les indices topographiques détectés lors des saisons précédentes.

Partant de l’hypothèse que l’échancrure visible sur les hauts reliefs occidentaux du tell indiquait la présence à cet endroit d’une porte dans l’enceinte permettant l’accès au temple principal de la ville, nous avons mis en place un sondage à proximité de cette zone, dans la partie centrale du tell. Si temple il y a, celui-ci se trouverait à plus de six mètres sous le niveau de surface actuel, six mètres de terrains qui, d’après les observations menées dans cette partie du tell, sont occupés par plusieurs niveaux d’une intense occupation d’époque islamique. Il nous fallait donc implanter notre sondage dans une zone stratégiquement viable dans laquelle nous pourrions descendre à grande profondeur en évitant au maximum ces niveaux d’occupation tardifs.

Nous avons choisi d’implanter un sondage de dix mètres de côté au niveau d’une légère dépression circulaire d’une trentaine de mètres de diamètre qui semblait évoquer l’existence d’une excavation ancienne pouvant indiquer l’opportunité de se trouver face à un espace relativement libre de constructions islamiques. Dans ses angles nord-est, sud-ouest et sud-est, sont rapidement apparus des murs de briques cuites d’époque médiévale, mais tout l’espace intérieur n’était occupé que par des gravats de briques cuites.

Le sondage a ensuite été réduit pour former un carré d’environ trois mètres de côté. Ces gravats de briques reposaient sur un système de couches de terre horizontales plus ou moins fines s’étageant sur près de trois mètres d’épaisseur. Ces niveaux contenaient de nombreux fragments de briques cuites et de la céramique islamique ainsi que quelques monnaies de bronze. En-dessous, deux blocs de calcaire ont été découverts posés horizontalement sur leur sol d’abandon. Un peu plus bas, à près de quatre mètres sous la surface actuelle, sont apparus les restes d’une canalisation en briques cuites, conservée sur plusieurs lits de briques et qui se dirigeait du Nord vers le Sud. Sous le niveau d’installation de cette canalisation se développait un épais mur de briques crues. Dans l’angle sud-est du sondage, plusieurs petits blocs de calcaire, dont quatre de forme arrondie, émergeaient, tandis qu’à l’Ouest de la canalisation, une installation à vocation hydraulique recouverte de mortier de chaux a pu être dégagée.

 

Canalisation mise au jour au fond du sondage réalisé dans la partie centrale du tell. Vue prise en direction du Nord en octobre 2016 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

L’étude de ces installations, mises au jour quelques jours seulement avant la fermeture du chantier, devra être poursuivie lors de notre prochaine campagne. L’aspect des terrains dans lesquels elles sont implantées ainsi que le matériel céramique récolté dans ce contexte semble indiquer que nous nous situons, au fond de notre sondage, à la jonction chronologique entre l’occupation islamique de la ville et une structuration des lieux de tradition pharaonique. D’après nos estimations, si les indices de la présence d’un temple devaient se trouver dans ce secteur, il nous faudra encore descendre d’au moins deux mètres sous le niveau le plus profond atteint au cours de cette campagne pour les rencontrer.

 

Du côté de la cité médiévale de Dibgou

 

Au cours de cette campagne, nous avons poursuivi l’étude du quartier médiéval mis au jour en 2014 sur les crêtes orientales du tell.

Nous sommes intervenus au niveau de la grande tranchée réalisée lors des saisons précédentes sur les pentes orientales du tell afin de mettre au jour l’enceinte de la cité car plusieurs éléments architecturaux étaient apparus suite à l’action du vent et de la pluie au cours de l’année écoulée. A l’extrémité ouest du sondage, une niche aménagée dans l’épaisseur d’un mur de briques cuites, ainsi qu’une porte, a été dégagée, tandis que sur la face nord du sondage, une large construction en briques cuites est apparue. Elle possédait un escalier bâti en briques cuites et équipé de trois marches en calcaire qui conduisait à une pièce dont l’intérieur était en partie occupé par une masse de chaux.

 

Structure apparue sur la face nord de la grande tranchée orientale. Vue prise en direction du Nord-est en septembre 2016 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

A l’Est du sondage, nous avons poursuivi l’étude de l’épaisse couche de terrain presque exclusivement constituée de matériaux organiques exceptionnellement bien conservés. Elle s’est, cette année encore, révélée riche en objets liés au travail de la fibre textile ainsi qu’en fragments de tissus, principalement en lin. Parmi ces pièces de tissus de qualité remarquable, l’une possédait un décor en tapisserie constitué de motifs géométriques aux couleurs variées. Un bonnet confectionné au crochet a également été découvert quasiment intact. Ces niveaux sont datables des Xe et XIe siècles et font écho à la réputation de la cité à cette époque dans tout le Moyen-Orient pour la qualité de ses ateliers de tissage.

 

Bonnet en crochet mis au jour dans la partie orientale du tell. Septembre 2016 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

Parmi les nombreux objets mis au jour dans ces terrains, l’on peut enfin citer deux lettres écrites en arabe sur papier à l’encre noire. Leur traduction est en cours, mais les premiers éléments indiquent qu’il s’agirait, pour la mieux conservée d’entre elles, d’une lettre de partage de terres d’un homme à ses fils. Les spécificités de l’écriture observée dans ces lettres semblent intéresser tout particulièrement les spécialistes car elles révèlent des caractéristiques graphiques peu connues pour cette période de l’histoire de l’Egypte.

Plus au Sud, nous avons repris la fouille du complexe architectural mis au jour lors des saisons précédentes et daté du début de la période musulmane. L’étude de la partie occidentale de cette zone d’habitat, entamée en 2015, a été poursuivie. Cet ensemble était en réalité composé de trois bâtiments installés côte à côte du Nord au Sud.

Le bâtiment 1, situé au Nord, était constitué de plusieurs pièces, dont une salle d’eau et une pièce de vie possédant un foyer furent dégagées l’an dernier. Il possédait deux entrées, l’une assez large sur sa face nord et l’autre plus étroite sur sa face ouest. Cette année, une autre de ses pièces a été dégagée. Elle possédait un seuil fait de bois et de briques cuites bien agencées. Dans son angle sud-est, étaient installés deux foyers, formés de briques cuites et de panses de poteries réutilisées, contre un mur dont les briques se sont trouvées noircies par l’usage. Immédiatement au Nord de ce mur, une porte donnait accès à une autre pièce vers l’Est. Son seuil était formé de deux blocs de calcaire bien appareillés, et son niveau élevé était compensé par la pose d’une marche constituée du haut d’un chapiteau en calcaire réutilisé et posé à l’envers. La pièce desservie par cette porte à l’Est n’a pas pu être complètement vidée du remblai éolien qui la comblait. Dans son angle sud-ouest se développait une petite structure circulaire dont l’usage reste pour le moment inconnu. Le mur oriental de cette pièce était décoré d’une niche surmontée d’un arc lacunaire.

 

Foyers et seuil en calcaire mis au jour dans le bâtiment 1 fouillé sur les crêtes orientales du tell. Vue prise en direction du Nord-est en septembre 2016 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

Le bâtiment 2, accolé à la face sud du bâtiment 1, n’a été que partiellement fouillé. Comme le précédent, il possédait une entrée sur sa façade ouest. Son seuil, formé de deux marches en bois et briques cuites, menait à un couloir d’entrée dallé de fragments carrés de briques cuites du plus bel aspect. Le niveau de ce dallage était voisin de celui du dallage mis au jour l’an dernier dans la pièce de vie et la salle d’eau du bâtiment 1.

 

Seuil d’entrée du bâtiment 2 fouillé sur les crêtes orientales du tell. Vue prise en direction du Nord-ouest en septembre 2016 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

Dans le remblai supérieur de la pièce desservie par ce couloir d’entrée, se trouvaient de nombreux fragments de bois architecturaux ou mobiliers. Cette pièce s’ouvrait vers l’Est sur une autre pièce par une porte axiale. Sur le mur oriental de cette nouvelle pièce, une niche en briques cuites surmontée d’un arc décoratif se trouvait dans l’axe Ouest-Est du bâtiment et se développait en parallèle de la niche arquée mise au jour dans le bâtiment 1. Une dernière pièce accessible par une porte située au Sud de la niche était enfin conservée à l’Est de celle-ci. Son remplissage éolien n’a pas été retiré. Comme la pièce la plus à l’Est du bâtiment 1, elle ne possédait aucune ouverture vers l’extérieur à l’Est.

 

Arc décoratif mis au jour dans la partie est du bâtiment 2 fouillé sur les crêtes orientales du tell. Vue prise en direction de l’Est en septembre 2016 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

Le plan d’ensemble de ces deux corps de bâtiment a été réalisé, ce qui nous offre désormais une vision exacte de leur agencement. Nous avons pu établir l’existence d’un troisième bâtiment, accolé au mur sud du bâtiment 2.

Nous poursuivrons la fouille de cet ensemble au cours de notre prochaine campagne afin d’obtenir une vision d’ensemble de ce complexe architectural et de mieux comprendre son évolution structurelle au fil du temps ainsi que la relation des bâtiments étudiés avec les habitations voisines et les voies de circulation qui en permettaient l’accès.

 

Fouille d’un quartier de la ville de Dibgou daté de l’époque ptolémaïque dans la partie ouest du tell. Septembre 2016 (Cliché MATD / Christelle Desbordes)

 

Cette année encore, en à peine un mois de travail sur le terrain, nous avons eu l’opportunité de mettre en œuvre un chantier d’un intérêt de premier plan, alliant la fouille d’une cité médiévale de prestige, projet d’envergure qui demeure relativement rare en Egypte, à la fouille d’une cité pharaonique, restée totalement inconnue jusqu’à nos jours.

La preuve de l’existence et de l’étendue de cette ville tombée dans l’oubli, bien qu’elle ait été apportée en 2014 et 2015 par la mise au jour d’un lot d’habitations et d’une nécropole populaire au Sud du tell, est désormais une donnée incontournable grâce à la découverte d’un important quartier de Basse Epoque et d’époque ptolémaïque dans la partie ouest du tell, dont près de 1000 m2 ont pu être dégagés au cours de cette campagne.

Cette information de premier ordre éclaire d’un jour nouveau ce que l’on connaissait de l’organisation des implantations urbaines dans la région au cours de la Basse Epoque et de la période gréco-romaine. Les recherches qui seront réalisées durant ces prochaines années au cœur de cette cité pharaonique encore inconnue il y a peu auront un impact certain sur notre compréhension de l’histoire de cette région du Nord-est du Delta du Nil au cours des deux millénaires qui l’ont vu naître, s’épanouir puis disparaître avant de tomber dans l’oubli.